mercredi 19 février 2014

Suite Ukrainienne

A l'heure où sur tout le territoire ukrainien les affrontements ont repris entre de soi-disant désireux de rejoindre l'Union Européenne et de soi-disant ploutocrates inféodés à la Mère Russie (la réalité est à coup sûr ailleurs) chaque cuistre médiatique y va de sa petite (mé)connaissance de l'histoire de l'Ukraine.
Il est piquant de constater qu'ils vont chercher comme références la Rada* (assemblée des cosaques), l'infâme Simon Pétlioura, président d'un éphémère directoire ukrainien en 1918-1920 et grand instigateur de pogroms anti-juifs** ou même à une pseudo autonomie accordée un temps par les nouveaux maîtres bolcheviks (je jure l'avoir entendu aujourd'hui même sur une station de la radio nationale !)
Evidemment, le paysan Nestor Makhno (1889-1934) est plus rarement cité.
Pour mémoire, cet anarchiste originaire de Goulaï-Polié, fut l'âme d'un soulèvement mené par l'Armée Insurectionnelle*** qui combattit coup sur coup les occupants Allemands, Autrichiens, nationalistes ukrainiens, pogromistes divers, armées blanches de Denikine puis Wrangel et furent finalement trahis par l'Armée Rouge de Trotsky qui les extermina non sans leur tailler par la suite une réputation calomnieuse d'antisémites**** pour la postérité.
Nestor et sa bande
On trouvera sur ce lien un très chouette documentaire d'Héléne Chatelain sur la postérité du Batko (Petit Père) à Goulaï-Polié après l'implosion de l'empire.
Mais revenons à la chanson :
Comme raconté dans cet article c'est en 1972 que Nestor Makhno est le héros d'une chanson écrite par Etienne Roda-Gil et interprétée par notre cher Jacques Marchais dans le disque "Pour en finir avec le travail"

A écouter cette chanson, on remarquera
- qu'il s'agit du détournement d'un chant communiste
- lui-même repompé sur un chant célébrant le cosaque Stenka Razine (1630-1671)
- et que ce chant a connu d'innombrables versions (Serge Utgé-Royo, Bérurier Noir, René Binamé, etc.)

On pourrait en rester là, mais là où ça devient rigolo, c'est que depuis quelques années notre cher Nestor Makhno a connu une gloire posthume et exponentielle auprès des musiciens les plus divers. Allez taper son nom sur les sites habituels pour voir.
Voici quelques exemples de versions en son honneur :
La plus marrante ( et quelque peu ridicule)
 

 
La plus casserole (admirez la mitrailleuse d'époque)



La plus folk juvénile (en Anglais ce coup-là)

Précisons, pour terminer, que contrairement à ce qu'affirme la rumeur,  la chanteuse Sophie Makhno, secrétaire d'Anne Sylvestre et de Barbara, n'a pas de lien de parenté avec Nestor Ivanovitch. Elle a choisi ce nom tout simplement par admiration pour notre cosaque préféré.

* Et pratiquement jamais la volnitza, assemblée du peuple, synonyme de "vie en liberté".
** Ce qui lui vaudra d'être exécuté à Paris, en 1926, par l'anarchiste Samuel Schwartzbard qui sera acquitté aux assises (Samuel Schwarzbard, Mémoires d'un anarchiste juif, préf. Michel Herman, Paris, éditions Syllepse, coll. Yiddishland, 2010)
*** Un manifeste de l'armée makhnoviste à cette adresse
**** Les troupes makhnovistes comptaient plusieurs bataillons exclusivement juifs. On se demande encore qu'est ce qui a pris à cette andouille de Joseph Kessel d'aller hurler avec les loups dans un roman abject.

Sur le sujet on peut toujours lire
"Les cosaques de la liberté" réédité en Nestor Makhno : le cosaque libertaire, 1888-1934 ou La Guerre civile en Ukraine, 1917-1921, Alexandre Skirda, Paris, Éd. de Paris,‎ 1999. 
Le formidable témoignage d'un makhnoviste :  La makhnovchtchina, Pierre Archinov, Spartacus, (2000)
Le larmoyant La révolution inconnue, de Voline Éditions Belfond, 1986, Éditions Tops-H. Trinquier, 2007
Ou si vous avez la chance de tomber sur la ressortie des mémoires de Makhno : Mémoires et écrits 1917- 1932, Ivréa 2010

5 commentaires:

  1. Plus difficile à trouver, mais passionnant (et nuancé) : les Souvenirs sur Nestor Makhno (Allia, 1983), d'Ida Mett, juive russe émigrée en France, et un temps membre du groupe Voline-Archinoff, dont elle sera exclue en 1928 pour "exécution de rites religieux" (elle avait allumé une bougie à la mort de son père...). 1928, c'est aussi la date de son expulsion de France suite à une campagne anti-stalinienne dénonçant alors la situation du prolétariat russe. Ida part en Belgique et se lie aux anarchistes de ce pays, puis en Espagne où elle rencontre notamment Ascaso et Durruti. Voilà ce qu'elle écrit dans l'opus cité : " Makhno était-il antisémite ? Je ne le pense pas du tout. Il croyait que les Juifs étaient un peuple capable et intelligent, peut-être était-il quelque peu jaloux d'eux, mais il n'y avait pas d'animosité dans ses rapports avec les Juifs qu'il connaissait. Il était capable d'être ami d'un Juif sans aucun effort de volonté. Quand on l'accusait d'antisémitisme, cela l'offensait terriblement et le rendait triste, car il était trop lié dans son passé avec l'idéologie (sic !) internationaliste pour ne pas sentir toute l'importance d'une telle accusation. Il était fier d'avoir fait fusiller l'ataman Grigorie et considérait que tous les bruits concernant les pogromes qu'auraient soi-disant commis les makhnovistes n'étaient que d'odieuses inventions."
    Une dernière précision : Makhno lui-même méprisait hautement Voline, pour ne pas dire plus (ou pire).

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  2. Merci du tuyau, cher Moine, je connaissais Ida mais pas ce livre.
    J'ai personnellement tout de même une grande tendresse pour Archinov et son bouquin est tout à fait passionant.
    Quant à Voline, si j'ai écrit "larmoyant" c'est que comme l'a si bien formulé un autre, outre son côté "intello-donneur-de-leçons-moralistes" il a un complexe courant chez certains anarchistes que nous appelerons de "Charlie Brown" (how can we loose when we are so sincere?)
    Un démon farceur vous a fait certainement sauter une touche car je suppose qu'il s'agit bien de l'ataman Grigoriev.
    A vous lire.
    Jules

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    1. Le court livre est en bonne place dans ma bibliothèque, cher collègue... Tout comme celui d'Ante Ciliga sur les marins de Cronstadt, qu' Allia avait eu, à l'époque, la bonne idée d'éditer. A l'époque...
      Elliott

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  3. Vous pensez que c'est à cause de Makhno, du coup, "Joe le Taxi" de Roda-Gil ?
    Une bonne soirée.

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  4. Tiens, donc.
    On n'y avait pas pensé à celle-là pour notre prochaine émission sur la variétoche.
    Mais que dire alors de "La cavalerie" de l'immortel Julien Clerc...
    N'y aurait-il point là une allusion cachée aux tatchankas des insurgés ?
    A vous lire, donc.
    Jules

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